Il y avait longtemps ! Dans le rôle du bouc émissaire idéal, l'Europe avait fini par se faire oublier, et voilà que la prochaine introduction de nouvelles plaques d'immatriculation dans quelques mois en France vient relancer la rengaine : cela gêne, cela choque, c'est technique ou technocratique, c'est la faute à Bruxelles ! Comme si l'Union avait été créée rien que pour cela…
Voici quelques années, on s'en souvient peut-être, une guerre picrocholine avait secoué le monde des gastronomes et celui des agriculteurs, à propos d'une volonté prétendue de Bruxelles d'interdire les fromages au lait cru. Même le prince Charles y était allé de son couplet à la gloire de nos célèbres fromages français, italiens et accessoirement belges. Pour peu, on en aurait appelé à une nouvelle croisade à la rescousse de l'Occident chrétien en péril: face aux estomacs aseptisés et aux menus insipides de la technocratie rampante, c'était çà qui brandirait le plus haut la bannière du bon sens. Mobilisation de puristes
Il fallut quelques longues semaines et de vives empoignades et rectifications un peu partout pour qu'enfin apparaisse la vérité, dans sa décevante nudité: interdits chez certains des pays membres, autorisés chez d'autres, les fromages incriminés ne pouvaient rester plus longtemps bloqués, comme c'était périodiquement le cas, aux frontières intérieures théoriquement abolies d'un marché prétendument unique. C'étaient bien ces incidents là qui auraient mérité une vaste mobilisation des puristes de la gastronomie pour tous, qu'hélas on n'entendit pas à ce moment, pourtant effectivement névralgique. La Commission avait donc proposé tout simplement d'étendre la législation française à celle des autres pays, en vertu d'un arrêté célèbre connu sous le nom du produit auquel il s'appliquait: cassis de Dijon.
A l'époque, les plus véhéments pourfendeurs de la technocratie bruxelloise ne tarissaient pas de critiques: au premier rang de ceux-ci, Jean Pierre Coffe lançait confusion et conclusions péremptoires. Quand on leur demandait où ils avaient trouvé l'information contestée, l'embarras se cachait souvent derrière des formules du genre "il n'y a pas de fumée sans feu", version moderne du principe selon lequel il n'y a pas d'ignorance sans généralisation hâtive et conclusion abusive. La vérification des sources, pour ne rien dire de la simple réflexion, aurait évité bien des flux de salive et des flots d'invectives. N'empêche qu'aujourd'hui encore, 15 ans plus tard, il m'arrive d'entendre sporadiquement encore le reproche ignominieux envers une Europe loin des réalités du terrain et… des assiettes ! A côté de la … plaque
Si encore ce cas de figure était unique, il prêterait à sourire; mais on entendu le même reproche un peu partout, et j'ai par exemple eu à le rectifier lorsque se posa la question des taxes frontalières pour les billets de chemin de fer entre France et Belgique. Celles-ci ne sont le fait que des compagnies ferroviaires et non des institutions européennes, qui d'ailleurs n'en auraient pas le pouvoir. N'empêche qu'on continue à croire le contraire. Et c'est le même réflexe qui perdure dans l'idée que la fin des mentions de département sur nos plaques d'immatriculation serait à imputer au zèle morbidement et chroniquement simplificateur et réducteur de fonctionnaires ultras ! Ce qui s'appelle mettre à côté de … la plaque !
En fait, l'initiative en la matière revient au ministère des transports national; seules quelques indications génériques ont cours entre membres de l'Union, sur la forme, la couleur, l'emplacement de la plaque d'immatriculation. Pour le reste, tout est affaire nationale. Et du reste, dans la proposition appelée à entrer en vigueur début 2009, rien n'empêche de faire figurer le numéro du département à côté de l'immatriculation officielle. Reste que cela devrait être facultatif; reste aussi et surtout qu'on ne voit pas bien l'intérêt de cette mesure inutilement castratrice d'une partie de nos origines ! Fausses bonnes intentions
Derrière ces débats et déballages souvent plus clochemerlesques qu'effectivement cauchemardesques, c'est d'abord et avant tout le manque d'information et de connaissance sur les institutions et leurs pouvoirs qui transparaît. C'est aussi la faillite régulièrement constatée et non moins régulièrement dénoncée des grandes campagnes tapageuses et des bonnes intentions hasardeuses. Tout le monde est d'accord pour informer sur l'Europe à condition que ce soit l'autre qui le fasse et qui le paye. A condition aussi de ne pas en profiter pour mettre les responsabilités là où elles sont. L'obscurité du moment n'est pas à la gloire des responsables; mais elle arrange bien les irresponsables ! Dans tout cela, le grand oublié est le citoyen; faut-il après coup s'étonner qu'il réagisse par pulsion et répulsion quand on lui parle d'Europe ? La peur de l'inconnu suffit à décourager les moins aventureux des novateurs ! Philippe Tabary.
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