Les édicteurs de leçons de tous ordres, sinon de toute autorité, s’en donnent à cœur joie depuis quelques semaines devant la conjoncture tendue des marchés agricoles et de leur devenir. Immanquablement, la myopie des uns se transforme en procès de cécité contre les autres. Au centre de la cible évidemment, l’Union européenne et sa Politique Agricole Commune. Accents nouveaux, refrain ancien…
Le constat est le même pour tous, mais les conclusions et réquisitions sont diamétralement opposées, et pas toujours désintéressées. D’un côté, les conditions climatiques qui, en Océanie et dans certaines régions de l’Europe, chez nous et plus à l’est, ont pesé sur la production; de l’autre, une politique marquée par la lutte contre les excédents d’hier et caractérisée en particulier par un gel des terres ou des quotas aujourd’hui inutiles, voire pénalisateurs mais qui furent salvateurs, ne l’oublions pas au moment où nous les abandonnons. En surprime, une démographie mondiale qui, à l’opposé de celle de l’Europe, est galopante et fouette une demande de plus en plus pressante, et appelée à doubler dans les 20 ans, stimulée par une croissance économique époustouflante, du côté de la Chine et de l’Inde en particulier. Enfin, petite cerise sur un bien plus vaste gâteau, une orientation, stratégiquement essentielle et technologiquement prometteuse, vers des usages non alimentaires, en particulier les biocarburants, soudainement accusés de tous les maux et hier encore parés de toutes les vertus. Un poids en baisse
Comme toujours en semblable occurrence, la vérité est quelque part entre les positions extrêmes, et elle fluctue d’année en année, accentuée, précédée et parfois infléchie par la spéculation. La réalité est pourtant très simple: l’agriculture n’est pas plus affameuse de l’humanité aujourd’hui qu’elle n’était fauteuse de vie chère hier. Et si elle a bon dos dans la conversation de tous les jours, c’est par ignorance ou par outrance : dire par exemple que la hausse du prix du pain est uniquement imputable à celle du blé qui entre pour si peu dans son prix de revient, c’est faire fi d’une évidence : le prix de la baguette a plus à voir avec le sourire de la boulangère qu’avec le soupir du céréalier. Et la valeur ajoutée des produits agricoles se concentre bien davantage dans les mains des centrales d’achat que dans celles des producteurs : le fait n’est pas nouveau, le moment n’a jamais été si opportun de le rappeler. L’alimentation ne pèse plus que 12 à 13% du revenu des ménages dans nos pays contre 30% en 1960. Avec, de surcroît, 4 à 5% de ces 12% tout au plus effectivement dus à la part agricole du produit fini ! Plus de transparence
En outre, toutes les contraintes que nous faisons peser sur notre agriculture en termes de normes sanitaires, de bien-être animal, de protection de l’environnement, de fertilisation raisonnée, de rationnement de l’eau, d’encadrement des prix amènent à comprendre pourquoi la compétitivité avec certains grands producteurs mondiaux ne peut se mesurer que toutes choses égales par ailleurs. Et à souligner que de ce point de vue aussi, la chance n’est pas dans le repli sur soi, mais bien dans une mondialisation négociée et assortie de règles du jeu équitables pour tous. Tel est précisément le sens du bras de fer prolongé à l’Organisation Mondiale du Commerce, qui semble enfin aller vers sa phase conclusive à Genève. De ce point de vue aussi, l’Europe a tout à gagner à plus de transparence, et l‘agriculture n’a rien à y perdre, au contraire.
Aujourd’hui, les critiques se font plus violentes, mais pas forcément plus pertinentes, sur l’aide apportée par l’Europe à son agriculture ; on oublie au passage que les Etats-Unis ne sont pas en reste à cet égard, et que même, leur effort est proportionnellement plus important. Le vrai problème n’est pas l’aide mais l’efficacité de celle-ci. Aider notre agriculture à poursuivre le remarquable effort d‘adaptation engagé depuis un demi-siècle et plus marqué que dans les mille ans qui ont précédé, reste indispensable et n’est jamais qu’aider à affermir la sécurité de nos approvisionnements et de notre devenir, ainsi que la gestion de nos espaces et les attentes de nos consommateurs. Là est toute la différence entre dépenser et investir ! Dédramatiser
C’est moins dans le principe d’une Politique Agricole que dans ses modalités que réside l’essentiel du débat. La question des biocarburants n’intervient que marginalement, et sera vite résolue par l’évolution des technologies et la nature des sources d’approvisionnement, qui s’oriente vers les sous-produits plus que vers les produits eux-mêmes. Celles des organismes génétiquement modifiés ne pourra être durablement éludée, et devra en tout état de cause être dédramatisée, avec des études claires et des principes qui le soient tout autant. L’agriculture, on le voit, n’est pas un coupable en repentir, mais bien un acteur en devenir. Elle n’a pas fini de nous surprendre ; l’Europe non plus, qui a tellement besoin d’elle ! Philippe Tabary.
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