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13/05/2008
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P. Tabary
Dans la continuité du débat évoqué la semaine dernière sur le devenir des prix et des produits agricoles dans notre société, et au moment où on s'affronte sur la redéfinition, dans ses montants comme dans ses modalités, de l'aide au développement de l'Afrique, un autre débat s'est engagé, tout aussi vicié, sur les conséquences des prix élevés de l'alimentation pour les pays dépendants et leur économie. Faux semblant ? Epreuve de vérité ?

Dans le concert souvent discordant des voies et des voix sur le devenir des pays émergeants, les diagnostics sont souvent sans nuances, et les plus larmoyants ne sont pas forcément les plus clairvoyants. Certains se lamentent que le prix spéculatif des denrées alimentaires condamne les pays les moins prospères à la famine. D'autres brandissent les fausses bonnes solutions de la veille comme réponse miracle aux déséquilibres du moment: redéveloppons l'aide alimentaire, donnons des céréales, nous développerons nos marchés agricoles en même temps que nous réduirons la misère. Le propos semble plein de bon sens, mais, comme l'enfer est pavé de bonnes intentions, la générosité est parfois bardée de fausses convictions: il fait fi du moyen et du long terme, et oublie que les problèmes actuels ne sont pas dus à l'envolée des prix, laquelle ne date que de quelques mois, mais à un déséquilibre plus ancien et plus structurel.
L’illusion de le rentabilité
En réalité, l'évolution démographique, moins alarmiste que ce que les experts annonçaient voilà dix ans, n'est pas une surprise. Simplement, au lieu d'y apporter remède en produisant les aliments de leur consommation de base, les pays concernés se sont lancés dans des productions spéculatives à débouché industriel ou commercial, vers les marchés de luxe ou de contre-saison. Tout le monde a entendu parler du haricot vert africain arrivant vers Noël à des prix de revient sans concurrence, au point que même en avion 1° classe il serait encore moins cher que nos productions de même saison. On oublie que cette "prouesse" dudit légume repose sur l'exploitation de la main d'œuvre et l'abandon des cultures traditionnelles, mil, millet, sorgho, maïs ou riz. Des produits dont on découvre en ce moment la grande rareté et donc la cherté !
Cette division du travail pose un double problème: premièrement, ces produits-là aussi font rapidement l'objet d'un bras de fer dans lequel les producteurs n'ont pas les meilleurs atouts. D'autre part, l'illusion sur la rentabilité assurée de ces cultures a conduit nombre de pays vers ces débouchés miracles. Jusqu'à s'en retrouver les victimes à la première surenchère ou saturation de marché ! D'autant que pour développer ces cultures, des emprunts ont été contractés, des investissements à long terme mis en place, des contrats léonins imposés, des populations déracinées, des équilibres naturels bouleversés.
Précédents pernicieux.
Aujourd'hui, si le prix des céréales de base reste durablement élevé, une fenêtre de tir s'ouvre pour des réorientations, un assainissement du marché, une marche accélérée vers l'autonomie alimentaire. Les prix élevés ne sont ni une damnation ni une condamnation; du moins à moyen terme, car au-delà, ils suscitent immanquablement des marchés et des régions de substitution, avec une concurrence accrue. Quand l'Europe produisait des céréales chères, elle s'est lancée dans l'importation massive de produits de substitution, notamment le corn gluten feed et le manioc, tout en croulant sous les excédents céréaliers, produisant de plus en plus de ce qu'elle consommait de moins en moins. Le même paradoxe peut se répéter demain, avec la même remise en ordre, ou en désordre.
A plus long terme, une demande de base élevée, les rendements décroissants, les nouvelles utilisations obligeront à des stratégies nouvelles. Ainsi voit-on les mentalités évoluer, sur les biocarburants, vers l'utilisation de déchets ou sous-produits plutôt que de la partie noble de la production. De quoi réconcilier économie et écologie, lesquelles, à dose trop élevée, sont aussi pernicieuses l'une que l'autre, alors qu'elles ont tant à gagner à s'entendre et à se concilier !
Horizon porteur
Les pays à haut pouvoir d'achat doivent cesser de considérer les pays moins prospères comme leur chasse gardée ou leur partenaire passif et captif. C'est davantage la complémentarité, avec le retour à la logique agronomique que la spéculation qui rétablira les vrais équilibres dont l'agriculture nous avait habitués à être la garante et la terre de prédilection. C'est à ce prix qu'on mettra équitablement au même diapason société et marchés. Seule cette voie est durable, seul cet horizon est porteur. A cette condition les prix élevés actuels seront vérité de l'épreuve autant qu'épreuve de vérité. En mai 68 on ne tombait pas amoureux d'un taux de croissance; aujourd'hui, ne soyons pas bêtement épris des prix ! !
Philippe Tabary.
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