Que la Russie s’en prenne militairement à la patrie de… Staline est un paradoxe qu’on aura trop peu relevé en cette période estivale, face à l’offensive subite en Ossétie, dont beaucoup ont ainsi découvert l’existence. Ce qui se passe dans cette région du monde est éloquent à divers titres, et d’abord comme symbole de ce que peut produire la décolonisation -car, qu’on le veuille ou non, c’est bien de colonisation qu’il s’agissait antérieurement- quand elle est mal menée. Symbolique en outre de l’attrait qu’exerce, malgré elle parfois, l’Europe sur ces territoires en devenir, sinon en déshérence
De fait, les premiers appels à l’aide, et les premières protestations énergiques, sont venus de ou allés à Bruxelles, ville symbole des libertés attendues, de l’autonomie souhaitée, de l’affranchissement espéré vis-à-vis de l’ancienne puissance tutélaire. Dans leurs pires ( ?) scénarii, les politologues d’hier n’auraient pu imaginer tableau plus paradoxal que celui de ces fractions de l’ancienne URSS se déchirant à belles dents les oripeaux d’un pouvoir envolé derrière une unité de façade si rapidement éclatée.
N’est-il pas significatif que, à Pékin parallèlement, les observateurs du tableau des médaillés olympiques oublient complètement le score de la Russie, alors que jadis ils n’avaient d‘yeux que pour le bras-de-fer Moscou-Washington. Cette fois, c’est la Chine, et pas seulement pour des raisons de localisation des jeux, qui retient l’attention. De même oublie-t-on le score de l’Allemagne alors que voici un quart de siècle on avait le regard rivé sur les scores respectifs de l’Ouest et de l’Est.
Il aura fallu le voyage-éclair de N. Sarkozy, en tant que Président du Conseil de l’Union (et non Président de l’Europe, un titre et une fonction qui n’existent pas) pour réaliser qu’il y a à Tbilissi un régime pro-occidental et qui rêve d’adhérer à l’Europe, et d’autre part pour comprendre que les Vingt-sept, même s’ils n’ont pas de structure ni de vocation militaire avouée, ne peuvent se désintéresser de ce qui se passe à leurs portes, ou dans des territoires liés à eux par des accords étroits et une solidarité héritée de l’Histoire.
Car ce n’est pas le locataire de l’Elysée qui s’est rendu sur place, c’est le leader du semestre de présidence, et il en avait le devoir. Ce faisant, il entérine simplement le fait que pour la Géorgie, comme pour les autres protagonistes de ce dossier, l’adhésion à l’Union signifie un ancrage définitif dans la démocratie, l’indépendance, le droit à disposer de son sort. Paradoxalement en effet, en s’intégrant à un ensemble désormais gigantesque, mais fondé sur la démocratie et le respect du droit des peuples, un pays se trouve conforté dans sa personnalité et son existence diplomatique ! De quoi faire réfléchir tous ceux qui accusent un peu vite Bruxelles d’être facteur de nivellement, d’intégration, de mondialisation et de bien d’autres forfaits ou méfaits à leurs yeux impardonnables, aux nôtres fortement relativisables et largement indispensables.
L’appel à l’aide de la Géorgie, la réaction de la Russie montrent que non seulement l’Europe compte pour ses voisins, mais aussi et surtout, qu’elle est un cadre de référence et de préférence impossible à négliger, que par elle peuvent passer des solutions, alors que nous la voyons et la vivons trop souvent sous l’angle des problèmes ! Née de la guerre la plus horrible, l’Europe est facteur de paix et acteur de normalisation. Sa force réside dans la parole et non dans les troupes ; à cet égard aussi, elle est, comme le disait Jean Monnet, la préfiguration des formes d’organisation du monde de demain. N’est-il pas étrange du reste que certains parlent de freiner le mouvement d’intégration tout en souhaitant l’accélérer pour l’euro ou d’autres politiques ? Et que personne ne parle sérieusement de quitter la table familiale ? Ceux qui n’y sont pas encore mesurent mieux le charme de l’oasis, les autres s'époumonnent à crier dans le désert !
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