Le réflexe qui pousse aujourd’hui décideurs et investisseurs à rechercher l’ombre européenne pour mieux cacher les hématomes nationaux n’est pas sans rappeler celle qui pousse Ukraine, Serbie, Géorgie, à rechercher le rapprochement forcené avec les Vingt-sept pour se mettre hors de portée de la puissance russe, comme la Pologne en apprécie aujourd’hui l’avantage. Ici, c’est le manque de moyens de la banque centrale européenne, encore adolescente et souvent freinée dans ses élans par les scrupules ombrageux des élus nationaux, qui fait cruellement regretter les excès de pudeur et de timidité. Les disparités entre législations financières et bancaires d’un pays à l’autre, qui rendent l’épisode Fortis impensable en France, illustrent le chemin vers des solutions immédiates, à supposer qu’existe la volonté de les appliquer.
De même s’étonne-t-on des 700 milliards de $ soudainement brandis par les USA, dans la plus complète unanimité du monde politique, pour essayer de sauver ce qui peut l’être dans les colosses au pied d’argile que sont devenues leurs institutions financières. Cinq fois le budget de l’Union jetés sur la table, à fonds sinon perdus du moins fortement compromis, en quelques heures, voilà qui, ajouté à la non-convertibilité du dollar depuis 1971, donne à réfléchir, et plus encore à agir. Car le payeur final des déboires de Wall Street, d’une certaine manière, c’est nous, du fait même de cette habitude chronique des Américains de vivre à crédit en transférant aux autres le poids de leur incurie.
On mesure dans ce paradoxe toute la faiblesse actuelle, mais aussi toute la latitude potentielle, de l’Europe, si ses dirigeants savent s’entendre sur l’essentiel. Un corps de pompiers professionnels, équipés et formés au mieux de la technique futuriste, vaudra toujours plus face à ce genre de situation que 27 structures plus ou moins folkloriques et sympathiques, mais désespérément limitées dans leurs moyens, leurs horizons, leur efficacité. Comme on ironisait hier sur le numéro de téléphone introuvable de l’Europe, on ironise aujourd’hui sur l’absence de Wall Street, de FED et de mobilisation unitaire entre les supposés partenaires d’une Europe qui est d’abord, dans son histoire, dans la volonté de ses fondateurs, dans les nécessités de sa constitution et de son renforcement, une structure à vocation économique.
Reste au-delà du diagnostic le procès d’un mode de vie, ou de gestion, qui consiste à se payer de nuages et de nuées pour mieux cacher derrière les fantasmes du moment les fantômes de la veille, et les hantises du lendemain. Car la spéculation est au moins autant un chèque sur un futur incertain qu’une exploitation du « demain on rase gratis » et de la recherche d’une fortune soudaine et sans risque qui anime chacun de nous.
La vraie réponse à la crise actuelle est à cet égard au moins autant pédagogique que prophylactique. Elle est aussi, pour les dirigeants, de tirer les enseignements et de refuser cette fuite en avant de l’argent facile et des rentes de situation. Nos sociétés, traditionnellement fondées sur le principe que toute peine mérite salaire, redécouvrent que tout salaire mérite peine. Et si l’Europe n’y est pour rien, c’est moins par innocence que par manque de compétence. On en mesure aujourd’hui la portée ; fasse l’avenir qu’on n’en paye pas demain le prix ! Il pourrait à tous égards être bien amer…
Philippe Tabary.