Le statut des minorités est une des préoccupations essentielles de l'Europe, dans le droit fil du Traité fondateur: homme des confins, Robert Schuman avait médité la situation discriminatoire des Alsaciens et Mosellans entre 1871 et 1918. Il en déduisit la nécessité d'asseoir sur une juste parité les Etats et leur système politique. C'est dans cet esprit que se situe l'action en faveur des Roms, ces parias de tous temps et de tous lieux.
Car, si les disparités les plus criardes semblent disparues de nos sociétés et de notre quotidien, le combat pour la parité hommes-femmes reste perpétuellement à ranimer, il ne manque pas de situations inacceptables contre lesquels Bruxelles doit périodiquement relancer la mobilisation: outre les handicapés, les apatrides, les homosexuels, les clandestins, l'élargissement à l'Est a mis en avant la situation spectaculaire d'une catégorie de parias partout connue et nulle part reconnue, les Roms, pour qui une action concertée vient d'être lancée.
L'action de l'Union en faveur des Roms n'est pas chose nouvelle; du reste, 2007 avait été année de la lutte contre les discriminations, et un plan d'action avait alors été lancé. Mais la situation ne s'est pas améliorée depuis, du fait des pesanteurs mentales, de préjugés tenaces, de l'ampleur accrue du problème: depuis 2004, c'est 10 à 12 millions de personnes, soit plus 2% de la population, qui se trouvent concernés, entre les Balkans, berceau traditionnel de la plupart d'entre eux, l'Espagne, autre milieu naturel ancien, la France et l'Europe centrale.
Peu renseignée sur cette vaste famille de populations et de traditions, l'opinion publique ne fait pas dans le détail; l'ostracisme, lui, est global. Mais ces populations par définition en marge sont aussi porteuses de valeurs injustement méprisées. Il m'a été donné de voir cet été à Tarnow, en Pologne, la partie du musée d'ethnographie consacrée à ces éternels mouvants. Ils ont du coup fait de ce lieu un point de convergence, lui apportant documents, objets, anecdotes, s'y retrouvant le temps d'une fête ou d'un colloque. Sympathique mobilisation, mais qui demeure affaire de spécialistes.
Broyés par les persécutions de la guerre, notamment dans les camps de la mort, puis sous le régime totalitaire qui a suivi, ces renâcleurs à l'asservissement, au point de rejeter toute tentative de les sédentariser, se retrouvent en butte au mieux à l'ignorance, au pire à la marginalisation. La scolarisation, les soins, le sort réservé aux aînés, les conditions d'encadrement, de recensement, de contrôle de leurs migrations s'accommodent mal de la triste soif de rationalité de notre époque qui se veut et se croit moderne parce qu'elle réduit les exceptions, en oubliant que ce sont elles qui, en géographie humaine comme en réalité ethnique, font le charme de la règle ! L'Europe ne peut, à cet égard, faire de miracles; du moins peut-elle essayer de faire en sorte que la libre-circulation qui devient réalité avec l'extension de l'espace Schengen, n'oublie pas ces migrants perpétuels, pour ne s'intéresser qu'aux transfrontaliers ponctuels.
Derrière les mesures législatives, il y a aussi la recherche d'une reconnaissance officielle, faite de respect et de soutien sans contraintes. Les Roms n'aiment pas l'administration; pour autant, bien les aider suppose de mieux les connaître, de leur apporter les moyens de rester eux-mêmes, évoluer sans trahir leurs racines. Ils sont à cet égard confrontés au même défi que l'agriculture: changer pour mieux rester eux-mêmes. C'est dans ce paradoxe apparent que réside leur devenir. C'est dans cette quadrature d'un cercle bien sympathique que l'Europe peut et doit se montrer imaginative. On est très loin de la logique d'entreprise et de libéralisme; ça tombe bien, l'Europe ne cesse de répéter, et a besoin de prouver, qu'elle est autre chose qu'une simple addition de livres de comptes et de textes législatifs. La libre-circulation humaine aussi est un enjeu qui n'a pas de prix; on le mesure bien quand on l'a perdue. Et cela, les Roms l'ont payé chèrement !
Philippe Tabary.
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