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25/09/2008
Louis Schweitzer, Président de la Halde : « Les discriminations concernent tout le monde ! »
S Morelli

L'Institut d'Etudes Politique lillois ouvre un nouveau master, sans équivalent en France, sur la question de l'égalité des chances, pour permettre aux managers et dirigeants de demain de s'armer pour lutter contre les discriminations sous toutes leurs formes. Initiative saluée par Louis Schweitzer, ex PDG de Renault et actuel Président de la Halde (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité).


Autrement dit : Que pensez-vous de ce nouveau master ?
Louis Schweitzer :
C'est une grande première ! Les discriminations, l'égalité, sont des sujets requérant un engagement de tous. Ce master s'avère très important, sur un sujet essentiel où les besoins vont augmenter. A la Halde, nous avons trois métiers : diffuser les bonnes pratiques, tester pour dissuader et traiter les réclamations. Nous en avons reçu 6 100 l'an dernier, un chiffre en augmentation, pas que les discriminations s'accroissent, mais simplement qu'on ne veut plus que ce soit normal ! Ce master est essentiel pour les entreprises et la société française !

A. dit : Qu'est-ce qu'une discrimination ?
L. Schweitzer :
C'est refuser un droit, par exemple un emploi, un logement, l'accès à l'éducation..., pour une mauvaise raison. Toute la vie, on fait des choix, c'est normal, mais on n'a pas le droit de les faire pour de mauvaises raisons. La loi définit 18 mauvaises raisons : l'origine, l'appartenance à une ethnie, une race, le sexe, l'âge, la santé, le handicap, l'orientation sexuelle... Subsiste un paradoxe : quand on fait un sondage, on constate que ces discriminations restent très fréquentes. 8% de personnes adultes se déclarent victimes de discriminations durant les 12 derniers mois, soit 4 millions de Français. 20% ont été témoins de discriminations sur la même période (10 millions). 60% pensent en être victimes un jour, soit 30 millions de personnes ! Ce sondage montre que ce phénomène est extrêmement répandu, et que ce n'est pas que l'affaire des autres. Un jour, on aura 40 ou 50 ans, la moitié de la population est constituée de femmes... Second élément de ce paradoxe : l'immense majorité des gens se dit contre les discriminations ! Et il existe beaucoup de raisons d'être contre...

A. dit : Quelles sont-elles ?
L. Schweitzer :
Je souhaite que les étudiants de ce master deviennent des militants de la lutte contre les inégalités, je vais leur donner quelques arguments. La première raison est morale : c'est scandaleux ! Refuser de donner un travail à quelqu'un parce qu'il est trop âgé, ou handicapé, c'est lui refuser la liberté, l'indépendance, l'exclure de la société, et ça, moralement, c'est insupportable ! A cela s'ajoutent des raisons économiques montrant que discriminer est complètement stupide : l'Europe se transforme démographiquement, subit un papy boom. Ce n'est plus logique de dire qu'à 40 ans, on est trop vieux pour accéder à un emploi, ou de traiter moins bien ceux qui viennent d'ailleurs... Cette capacité d'accueil est un élément essentiel de la vitalité d'un pays : regardez les Etats-Unis, depuis toujours pays d'immigration, parce qu'ils savent donner des chances égales. Si nous n'avons pas d'immigration, l'Europe s'éteindra et défaillira... Troisième argument : si on ne lutte pas contre les discriminations, on se heurte à des problèmes sociaux et politiques, on doit faire en sorte que chacun ait toutes les chances de son côté pour réussir. Enfin, si on se place du point de vue de l'entreprise : comment peut-on dire que l'on s'ouvre au monde, qu'on s'adapte, et par ailleurs garder toujours le même modèle pour les salariés ? De plus, l'entreprise a intérêt à respecter les lois. Et elle est sensible à son image : la discrimination donne un côté ringard, nuit à la bonne image...

A. dit : Mais alors pourquoi ces inégalités persistent ?
Louis Schweitzer :
Bien sûr, il y a des gens racistes, sexistes, mais ils sont minoritaires, il faut les combattre. Un groupe beaucoup plus nombreux dit « je ne suis pas raciste ou sexiste », et, dans la phrase d'après, émet des préjugés : « une équipe doit être homogène », ou encore « une femme fait des enfants... » il ne s'agit pas de les combattre de la même façon, plutôt de les convaincre. Mais là encore, ces personnes ne sont pas majoritaires. Il existe une troisième catégorie : ceux qui se disent non sexistes, non racistes, mais pensent qu'il suffit d'attendre et que tout s'arrangera, ils sont passifs. Quand ils mènent un entretien d'embauche, ils ne font pas d'efforts, choisissent quelqu'un qui leur ressemble, ou qu'ils pensent plus susceptible de plaire au patron. Ces personnes, on ne doit pas les convaincre, mais leur ouvrir les yeux sur le fait que les inégalités peuvent se poursuivre sans même en avoir conscience : là, cette formation est essentielle !

A. dit : Et comment envisagez-vous la formation ?

Louis Schweitzer : La formation doit porter à deux niveaux. Un échelon général : apprendre à ne pas être un complice involontaire de discrimination. Dans le secondaire, le supérieur, toutes les formations où l'on traite de gestion de l'entreprise, de la cité, il faut quelques heures sur le sujet. Mais ça ne suffit pas ! Il nous faut aussi des spécialistes, un peu comme en médecine, on apprend à tout le monde des règles d'hygiène, et on forme des chirurgiens. On a besoin de vrais professionnels pour baisser ces chiffres énormes. Entreprise, État : lorsqu'on veut agir, faire changer les choses, il ne faut pas seulement de la bonne volonté, mais la mise en place de process, d'actions. Par exemple, changer le mode de recrutement des stagiaires, éviter d'avantager les enfants du personnel, cesser de recruter par des affichettes dans des lieux soigneusement choisis, mais diffuser largement les annonces, s'interroger : est-ce que, dans mon entreprise, les formations vont bien autant aux femmes qu'aux hommes, au personnes de plus de quarante ans qu'aux autres, à ceux qui n'ont pas de diplôme de l'enseignement supérieur ? La réponse à ces questions est non ! Ces process à apprendre seront les thèmes de ce nouveau master, dont je me réjouis de la création !
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